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LE FÉMINICIDE | Maura Misiti

Maura Misiti

Le 25 juin 2012, Rashida Manjoo, rapporteuse spéciale aux Nations Unies pour la lutte contre les violences faites aux femmes, a présenté un rapport sur les homicides liés au genre. Fruit de visites sur le terrain, d’entretiens avec les gouvernements, de discussions à l’Assemblée générale de l’ONU et de relations avec les organisations de la société civile, ce rapport présente le tableau le plus complet et le mieux à jour sur le féminicide dans le monde

 « Au niveau mondial, la diffusion des homicides fondés sur le genre […] a pris des proportions alarmantes », écrit-elle, « culturellement et socialement enracinés, [ces phénomènes] continuent à être acceptés, tolérés et justifiés, et l’impunité s’avère la norme ». Elle ajoute : « Tout se passe comme si les femmes sujettes à des violences continuelles et constamment discriminées vivaient dans le couloir de la mort, tenaillées par la peur d’être exécutées ». Cette situation est transversale, dépassant toute distinction de nationalité, de culture, de religion et de statut social

Le rapport présenté à l’ONU revient sur l’origine du terme par lequel on indique ce phénomène. Le mot fémicide, utilisé dès le début du XIXème siècle pour qualifier les homicides commis sur les femmes, réapparaît dans les slogans des féministes des années 1970, puis en 1992, lorsque la chercheuse Diana Russell l’emploie dans ses livres pour évoquer la forme extrême de violence masculine contre la femme « parce que femme ». En 2006, la députée féministe mexicaine Marcela Lagarde inaugure la nouvelle version du terme, féminicide, dont elle se sert pour définir « la forme extrême de violence de genre contre les femmes, produite par la violation de ses droits humains, dans le cadre public ou privé, à travers diverses conduites misogynes »

Pour Rashida Manjoo, il y a par ailleurs beaucoup d’hypocrisie, en Occident, à continuer à définir les homicides fondés sur le genre comme des « crimes passionnels », c’est-à-dire résultant de comportements individuels, ou comme des « crimes d’honneur » qui seraient engendrés, dans les pays orientaux, par de pratiques sociales ou culturelles. Cette dichotomie dénote « une conception superficielle, discriminante et souvent stéréotypée […] qui concerne toutes les femmes du monde ». Ces types de féminicides, malgré les modalités différentes qu’ils présentent, ont en commun la violence préalablement subie dans une relation intime

On peut inclure  dans le féminicide les autres formes « directes » de crime contre les femmes durant une guerre, les femmes brûlées à cause de leur dot, dans certains pays d’Asie du sud, les femmes indigènes et aborigènes, les femmes dont le corps est supplicié avec acharnement par le crime organisé et les groupes paramilitaires, les femmes accusées de sorcellerie ou de magie dans certains pays d’Afrique, d’Asie des Îles du Pacifique, les femmes tuées à cause de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, les veuves soumises à la pratique hindoue de la sati (poussées à s’immoler vivantes sur le bûcher funéraire de leur mari), les fœtus et les nourrissons féminins victimes d’avortement et d’infanticide en Chine, en Inde et au Bangladesh

Mais il existe aussi des formes de féminicide « indirect », comme la mort causée par des avortements clandestins, le trafic d’êtres humain, les pratiques mafieuses, le défaut de soins médicaux et alimentaires pour les petites filles, le respect de traditions désastreuses comme l’excision

Ainsi que le dénonce la rapporteuse spéciale aux Nations Unies, les systèmes d’information déficients et la mauvaise qualité des données disponibles sur le phénomène ne permettent pas de l’étudier en profondeur ni de développer des stratégies de prévention et de combat suffisantes

Rashida Manjoo souligne en outre le rôle important de l’information par l’intermédiaire des médias, félicitant ces derniers quand « ils ont aidé les associations de femmes à distinguer les féminicides des autres homicides commis sur des femmes » et les critiquant quand « ils ont perpétué stéréotypes et préjugés »

Le rapport se conclut par une longue liste de recommandations qui exhortent les États à s’impliquer dans la lutte contre cette violence « avec toute la diligence nécessaire à la promotion et à la protection des droits des femmes », dans la mesure où « fémicide et féminicide sont des crimes d’État tolérés par les institutions publiques à cause de l’incapacité à prévenir, protéger et défendre la vie des femmes »

Extrait du dossier de Maura Misiti, Ogni riferimento a fatti e persone non è puramente causale (Toute ressemblance avec des faits ou des personnes réels n’est pas purement fortuite), in Serena Dandini Ferite a morte, Milano, Rizzoli, 2013, p. 141-213. Extrait p.143-145 traduit par Lucie Comparini

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